28/11/2007

Au bout du fleuve, le chêne et le moulin

Anvers, là où le fleuve s'élargit jusqu'à ne plus faire qu'un avec la terre ... là où cette terre se fait si plate qu'on croirait voir la mer, guère éloignée, d'ailleurs ...

Mer et terre, terre et mer. Le fleuve pulse en marées et des sarabandes de mouettes nous rappellent qu'on se trouve au bout ...

Sans parler des bateaux, des grues, de tout ce qui forme un port. Des images nous reviennent.

Il était question d'une rixe, plutôt sanglante puisqu'elle se termina par une main coupée et jetée au fleuve. Je ne me souviens pas des détails. Il y avait un géant et la ville en aurait tiré son nom : "hand werpen", "jeter main". Sombre histoire pour un lieu où la lumière de la mer se mêle au bleu des eaux et aux verts tendres des polders ...

Un lieu du bout, le bout de la terre, le bout de l'eau, le bout du fleuve, le bout de la mer.

Au temps des Francs, Anvers s'écrivait "Andoverpis". Sachant que "v" se prononce "w" et que les clercs aimaient à latiniser les terminaisons, on peut reconstituer un "Andowerpen", ancêtre assez logique de "Antwerpen".

Comment dirait-on, en celtique, le bout de l'eau, nom qui convient si bien à la situation de la ville ? "Pen-an-Dour" ou, plus anciennement, "An-Dour-Pen" (comme on trouve "Chêneval" pour "Val-du-Chêne").

Voici une explication qui, non seulement n'enlève rien à la poésie du nom, mais, en outre, colle admirablement au lieu.

On trouve non loin de là, vers le Nord, un petit village connu principalement pour sa centrale nucléaire, Doel. Cet endroit se situe à la sortie de deux grands méandres de l'Escaut. Comment dit-on méandre, en celtique ? "Dol", ou "dolen". De "Dol" à "Doel", il n'y a pas loin.

Voici donc deux images d'une présence celtique dans des endroits a priori inattendus. Ne nous parlait-on pas, à l'école, des plaines marécageuses et peu peuplées du Nord, et de cette forêt impénétrable qu'on appelait alors Charbonnière, origine supposée de la frontière linguistique ?

Mais ne nous engageons pas dans une exploration systématique des noms de lieux de la Belgique celte. Celle-ci serait trop longue, tant sont nombreux les noms clairement celtiques au premier abord.

Prenons d'abord, par exemple, le nom des Belges. On peut sans hésitation le rapprocher des "Fir Bolg" d'Irlande. Ceux-ci étaient une des dernières vagues d'immigrants qu'ait connues l'île. "Bolg" veut dire "ventre", ou alors "pantalon". Etait-ce une allusion à un détail vestimentaire (un type particulier de braies) ou au fait que les Fir Bolg - les gens du ventre - appréciaient la bonne chère ?

Toujours est-il que les Belges étaient des Celtes. Ils parlaient celtique - c'est César qui le dit - et avaient des druides. En gros, ces deux éléments sont, à l'époque, constitutifs de l'appartenance au monde celtique. De nos jours, cette appartenance, bien que très réelle, s'est faite plus diffuse et ne gagne sans doute pas à être trop définie. Laissons couler le fleuve, et continuons la promenade.

Beaucoup d'entre nous ont sans doute déjà été passer un ouiquende (traduction en mondialized global : "week-end") à Dranouter. Voilà un nom qui "sonne" celtique. Et de fait ...

"Dranouter" s'écrivait en 1143 "Drawanultra". Peu clair, voire barbare. Déjà moins si on l'écrit, par exemple, "Draou-an-Ultra". Pour ceux qui ont passé des vacances en Bretagne, "Draou" peut évoquer deux choses : d'abord, les biscuits, les "traou mad" (bonnes choses), ce qui peut difficilement s'appliquer à un nom de lieu. Ensuite, un nom de lieu-dit assez fréquent, qu'on trouve toujours en composition (c-à-d "draou" + quelque chose), et à proximité d'une vallée : "Draou" ou "dro" ou "droonienn" signifie "vallée" et n'est plus usité en breton moderne.

Sachant en outre que le nom "Ultra", d'origine obscure, se retrouve, sous différentes formes (itter, atar, altar) à proximité de rivières, on peut en conclure que Dranouter, au douzième siècle "Draw-an-owter", veut dire "la vallée de l'Outer".

Peut-on en déduire qu'on parlait encore celtique dans certains coins reculés à l'époque des premières cathédrales ? C'est une autre histoire.

Dranouter est situé au pied du mont Kemmel, colline arrondie au sommet en "S" (Kem-mel, "cam-moel", "colline courbe"), et, plus au Nord, on trouve, non loin de West-Outer, le Pan-Doene-Beek, dont le nom contient Pen-Don, c'est-à-dire le "bout de la vallée" ("Don" étant la forme mutée de t(e)no, un des noms celtes de la vallée.

Jusque quand a-t-on parlé gaulois dans nos régions ?

Il y aurait plusieurs moyens de s'en faire une idée. Par exemple :

Trouver un groupe humain isolé, où l'usage du celtique belge se serait maintenu jusqu'à nos jours. Cette hypothèse est relativement peu probable, les forêts ardennaises étant quasiment toutes explorées aujourd'hui, et la monoculture intensive de l'épicéa laissant d'ailleurs peu d'espoir de survie à d'éventuels irréductibles.

Trouver un nom de lieu celte indiquant un état de la langue similaire au breton médiéval ou moderne, datable, ce qui indiquerait que le celtique local a pu évoluer comme langue parlée jusqu'à cette époque.

Trouver, pour une même particularité topographique, un nom celtique et un nom roman, ce dernier ayant donc été créé à l'époque où le celtique n'était plus compris.

Bon. Laissons de côté les irréductibles. Ceux-ci ont, ainsi que les fées et nutons de nos forêts, depuis longtemps fui vers des cieux plus cléments face à l'irrésistible nivelage du boulimique Progrès.

Lors, rendons-nous aux portes de l'Ardenne, dont le nom évoque l'irlandais "ardán", "plateau", "plate-forme", à Pondrôme, précisément.

De prime abord, ce village n'a rien d'exceptionnel. Situé au sommet de la colline dont Martouzin porte le nom ("Mar-Tosen", "la grande colline"), il bénéficie d'une vue splendide sur la Famenne. On pourrait donc s'attendre à ce que l'origine du nom de ce lieu ait un rapport avec la hauteur.

Carmoy nous propose, comme explication, "la villa de Baldhram", illustre inconnu propriétaire foncier de l'époque où les Barbares baptisaient nos villages de leur patronyme.

On se dit, bon, la poésie n'y trouve pas son compte, dura scientia sed scientia, la sécheresse de l'explication est signé sûr de sa véracité, c'est comme ça, et on jette, par acquis de connivence, un coup d'oeil aux formes anciennes du nom.

Trois vieux noms de Pondrôme se citent ainsi. Le premier : "jadis; Pondresmo", le troisième : "1525; Pondryne". Rien d'exceptionnel. On voit sans trop de difficultés comment de ces formes plus ou moins anciennes on passe à "Pondrôme". Comment aussi le "pon" pourrait faire penser à une possible filiation celtique : "pen" (la tête, le bout) de quelque chose. Rien de particulier. Un nom de lieu en gaulois qui, dès lors qu'il n'était plus compris, a évolué selon les règles internes du wallo-roman, en étant de la sorte plus ou moins déformé.

Et le deuxième ? "1497; Panderen". Alors là, le choc. C'est du breton, à une lettre près. Et, qui plus est, du breton contemporain. "Pen Deren", c'est un singulatif. C'est-à-dire une façon de désigner un élément isolé; ici, en l'occurrence, il s'agit d'un "chêne isolé". En breton d'aujourd'hui, on dirait "derenn" ou "dervenn". Mais vers les moyen âge, c'était "pen derenn", littéralement "tête de chêne" - pour désigner un chêne isolé dans le paysage.

On trouve donc ici une forme de nom directement compréhensible par le Breton moderne. Cette forme date du XVe siècle et, encore plus remarquable, a été transcrite par quelqu'un qui semblait l'entendre sans la déformer, au contraire des deux autres.

Bon. Que le saint Graal nous garde des conclusions hâtives. Contentons-nous de marquer ce lieu d'un gros point d'interrogation, et changeons de secteur.

"La Mouline" est un village, situé dans une vallée non loin de Libramont.

Son nom indique, de manière évidente, la présence d'un moulin. Jusque là, rien de bien particulier. Les moines de Saint-Hubert construisirent, de fait, un moulin à eau dans cette vallée, à une époque qu'il devrait être possible de dater avec précision, à partir des archives de l'abbaye. Le village qui se forma à cet endroit prit le nom de "La Mouline", et voilà.

Ce qui devient amusant, c'est que, juste en face de La Mouline, sur l'autre versant de la vallée, se trouve un autre village, dont le nom, "Verlaine", évoque aussi le moulin, mais en celtique.

"Verlaine" vient de "(an) Velin-(ia)", ce qui se traduit précisément par "La Mouline".

Nous voici donc en présence de deux "La Mouline", l'un celte, l'autre roman, situés de part et d'autre d'une rivière où un lieu-dit "Wé-Flinière" désigne, quant à lui, le "gué du moulin" ("wé-felin-iaria", littéralement "gué-la-mouline-lieu").

Chronologiquement, les choses ont pu se passer ainsi :

D'abord, la construction d'un moulin à eau par les moines. Suivie par la formation du village de "Verlaine", dont les habitants lui donnèrent le nom celtique du moulin.

Et enfin, la fondation de "La Mouline", par des gens qui avaient encore le souvenir que "an velin" se traduisait non "le moulin", mais bien "la" mouline.

Ledit moulin a été édifié à un moment où l'on parlait encore gaulois entre Libramont et Neufchâteau, tandis que le village de "La Mouline" fut fondé à une époque où seuls, peut-être, quelques vieux conservaient encore le souvenir du wallo-celtique.

Il devrait être possible de dater ces trois événements, et donc de situer dans le temps l'extinction du gaulois dans cette partie de l'Ardenne où les noms de lieux celtiques sont nombreux.

Au bout du fleuve, le chêne et le moulin. C'est comme une chanson, un de ces chants qu'on chante ensemble autour du feu, et un instant, on se sent faire partie de l'arbre, de la vallée où coule la rivière et du ciel sans limites.

Et c'est cela que sont les noms de lieux. Le chant d'un pays où se trouvent le bois du loup, la vallée du castor, le gué du moulin, le renard et la belette.

Et les gens qui nommaient ce pays parlaient gaulois. Nous ne comprenons plus ces noms, mais leur son fait encore profondément partie de nous et ces noms, ces sons, de même que les vieux chants et les vieilles danses font partie intégrante de notre identité d'êtres humains.

 

Michel Donceel

 

Sources : Albert Carmoy : "Origine des noms de communes de Belgique"; F.Falc'hun : "Perspectives nouvelles sur l'histoire de la langue bretonne".

Cet article est paru dans le Canard Folk n°174 (septembre 1998)

 

19:30 Écrit par Michel Donceel dans Langue Gauloise | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

10/11/2007

Noms de lieux celtiques en Ardenne

Quelques noms de lieu d'origine celtique dans la région de Bertrix et Libramont...( Ardenne Centrale )
Bertrix:
"Ber-Tro-iou", "le sommet des vallées". C'est un bourg situé au sommet de plusieurs petits affluents de la Semois.
On trouve à proximité, le long du ruisseau des Aleines, d'abord un Glaumont qui est un ancien Glan-iaco. "Glan" ( glenn, en Ecosse ) est un des nombreux termes désignant la vallée.
Plus en aval, se situe "La Girgaine", qu'on peut reconstituer en "Ger-Wan-ia", "le hameau ( Ker ) du marais". Le site est un fond de vallée assez large qui a dû être marécageux. On y trouve un élevage de truites.
Et puis, plus bas, "La Géripont", où l'on distingue sans peine un "Ger-i-Pont", "le hameau-du-pont". Une borne atteste que l'endroit était peuplé au septième siècle.
La métropole régionale, Libramont, est situé au pied d'une ligne de collines nettement plus hautes, ce qui lui donne un climat plus rude. N'hésitons donc pas à y voir un "Bra-Mont", précédé de l'article wallon, c'est à dire l'équivalent d'un "menez-bras", le grand mont. Ce plutôt que de l'attribuer à un hypothétique franc, dont le nom eût été "Libran", sans doute ruiné par l'achat du mont en question, vu qu'il n'a laissé aucun vestige.
On trouve plus au sud un moulin, signalé à la fois par le village Verlaine ( Velin-ia) et le "wé-flenière" ( felin-aria ) .A noter que le moulin est toujours là, lui, et qu'un autre village, en face de Verlaine, porte le nom de "Lamouline". Ceci étant l'exacte traduction française de Verlaine. Pour rappel, "velin" est la forme mutée, féminine, de "melin". Cet ensemble de noms pourrait nous donner, au prix de quelques recherches, d'intéressantes indications sur la date d'extinction du gaulois dans la région.
On trouve, plus au sud, Tournay, bâti à l'abri d'une éminence nommée Torimont. Donc, rien n'empêche de postuler un ancien "torren-aco", le lieu-du-mont, même si les habitants s'appellent les "Tournariens". Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas un gag...
Non loin de là se trouve Grandvoir, où l'on peut voir un "Gran-Gwer", "la rivière-de-la-forêt. Gran étant alors, ici, la forme mutée du bien attesté "cran", désignant une grande forêt. Le village est bâti le long d'une rivière, sortant d'une forêt dont les restes sont encore imposants.
Terminons ce petit tour par Orgeo, anciennement "or-ial". Ce pourrait être "la froide clairière", ou ferme. L'endroit est, de fait, assez venteux. Orgeo est flanqué, plus haut, de Biourge, qui serait un "bi-or-ial", "le ruisseau de la froide ferme".
Plus au Sud, sur la Vierre ( "veg-ara" ) ,se trouve Gribomont. On y décèle un "Griban-mont", c'est à dire la forme mutée de "Krib, Kriben", qui veut dire de nos jours "peigne" mais désignait jadis le tertre. Ce qui correspond à la géographie du village.
Voilà quelques noms de lieux celtiques, dans un cercle d'une quinzaine de km de diamètre ( carte IGN 67/3-4, au 25.000 ème ).
Et dont l'explication correspond toujours à la topographie, ce qui me parait essentiel en toponymie.

20:00 Écrit par Michel Donceel dans Langue Gauloise | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : noms de lieux, toponymie, celtique |  Facebook | | |

07/11/2007

Chanter en Breton ?

      Nous parlons une langue, une belle langue aux sons harmonieux et doux, une langue dans laquelle nous aimons chanter.
       Cette langue, qu’on dit être du « Français », est une langue métisse, une langue créole dont le père est Latin et la mère Gauloise.Car la « vernacule gallique », chère à Rabelais, est aussi bien une langue celtique qu’une langue romane.
Le français, langue celtique ?
       Oui, et par ce qui fait l’essentiel d’une langue : le son. Le son si particulier de notre langue constitue notre héritage gaulois, la seule trace de cette langue qui fut parlée, dans nos régions, jusqu’aux alentours du dixième siècle.
        Et il reste un endroit où cette langue, qui fut la nôtre, vit toujours. Où on la parle encore. Où on la chante.
        L’Armorique, le pays de la mer. La langue bretonne est ce qui reste de notre langue ancienne. Surtout dans la région de Vannes, où elle n’a été que peu influencée par les apports insulaires.
  Chanter en Breton, c’est un peu comme danser pieds nus sur la terre...

18:00 Écrit par Michel Donceel dans Langue Gauloise | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

06/11/2007

Rue de Blézy ( Sraed Coed-an-Bleizh )

Blézî...c'est un vieux nom gaulois.
On le trouve sur la carte IGN DE bertrix, au 25.OOO ème. C’est un lieu-dit, l’ancien nom d’un bois. Un lieu-qui-dit.
Il existe toujours une rue de Blézy, qui mène dans sa direction.Alors, on peut rêver...On quitte les bourgs, les villes, les bourgades qui jouent à la grande ville, on marche dans des rues sans bagnoles, les néons oranges sont éteints, il n’y a plus que la clarté de la pleine lune et le ciel fourmillant d’étoiles...
Au loin, les bois.
On pénètre sous les frondaisons et voilà qu’apparaissent les lueurs mouvantes d’un feu. Il crépite au centre de la clairière toute proche et attend tout le monde, femmes, hommes, enfants....
Et quelques loups venus, eux, du plus profond des bois.Que commence la fête, que s’ouvrent les danses, que vienne la joie.
Blézî, c’est le bois-du-loup, ou « bois-le-loup », comme on disait avant. Littéralement, « loup-bois ». Pour ceux que ça amuse, « blé » est le mot gaulois désignant le loup, et « zi » une forme mutée, féminine, de « cé(ton) »,le bois. Qu’importe ?
Sinon de nous rattacher à de profondes racines, à un temps –pas si lointain- où les humains n’étaient pas toujours en guerre contre l’immensité.

13:23 Écrit par Michel Donceel dans Archives | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | |